Noël 2006 au Mokatam
Il fait tout noir. Au rez-de-chaussée de la maison
de béton et de briques, les sacs éventrés étalent leurs immondices de
plastique, de verre, de pelures de carottes et de tout ce qu’on veut. Il y a
une odeur indéchiffrable, propre à ce lieu, et là, assis sur le tas de
poubelle, Georges et Myriam doivent mettre le plastique d’un côté, les restes
de nourritures d’un autre. Depuis qu’ils sont sortis de l’école, vers deux
heures, ils trient les restes des quartiers riches et moins riches du Caire.
Les grands frères partent tôt le matin avec l’âne et la charrette et dans les
quartiers du centre ville ils passent dans les immeubles. Un bakchich au Baouab
et ils chargent la charrette bigarrée avec ces grands sacs de toile plastifiée
plein de tout aux odeurs fétides et en décomposition. Après le long chemin du
retour, en passant sous la citadelle, ils arrivent au Mokatam. L’âne est épuisé
et ils déchargent les sacs au trésor en bas de l’immeuble et les enfants
peuvent faire leur travail.
En se racontant leur journée et leurs copains,
Georges et Myriam imaginent sans envie la vie des doctors et des hauts
fonctionnaires, ceux là mêmes qui ne sont pas capables de faire le ménage dans
leur ville. « Maman, on y voit plus rien, ils ont coupé la lumière !
qu’est ce qu’on fait ? ». « Attendez juste une minute, ça va
revenir » dit leur mère qui prépare les marchis dans la cuisine au
premier, tout en pensant que quand il faut faire des délestages, c’est d’abord
les pauvres qui trinquent. Le mois dernier, on a pas eu d’eau pendant trois
semaines et qui s’en est soucié ?
« Oh, regarde ce que j’ai trouvé ! »
Dans la pénombre, Georges tend à Myriam le boîtier en plastique qui tient dans
la paume de sa main. « Qu’est ce que c’est ?», « j’sais
pas ». Georges trouve un bouton et bip bip bip. Ca marche ! des
petites lumières clignotent, un réseau de ligne apparaît sur l’écran et une
voix de robot dit « a-la-toul ». Une grosse flèche s’affiche,
pointé droit devant, alors les deux enfants se lèvent, sortent du tas de poubelles
et, après avoir remis leur nus-pieds marchent tout droit comme leur dit la
boite. « Faites-dix-mètres-et-tournez-yémin » reprend la voix
de robot. Fascinés, ils prennent à droite dans la rue de terre battue en
évitant les pick up cahotants, plein de ces sacs en plastique dépassant de
trois fois le rebord de la benne. « Tour-nez-chémal-après-la-bou-lan-gerie ».
Obéissant, ils tournent à gauche et tombent sur leur école. Les yeux rivés sur
leur machine, ils ne s’étaient pas rendus compte qu’ils refaisaient
l’itinéraire quotidien qui les menait à l’école. Il y a un grand mur d’enceinte
et une fois qu’on a passé la lourde porte de fer peinte en vert, on arrive dans
la cour intérieure du bâtiment. Pas un papier par terre, les plantes vertes et
les murs des salles de classes racontent la vie en Egypte. Les coursives sur
deux étages mènent aux salles de classes qui se rempliront demain matin des
cris et des rires des enfants. « Qu’est ce que vous voulez ? c’est
pas l’heure de l’école Myriam, tu es un peu en avance ! » dit l’homme
habillé en scout entouré de deux ou trois jeunes coiffés du chapeau de Baden
Powel. « Ben, on a suivi ce que disait notre jeu électronique, et on
arrive là ». « Mais… c’est un GPS, votre machin, où l’avez vous
trouvé ? ». « En bas de chez nous. C’est quoi un
gépéhesse ? ». « Et, vous cherchez quoi, avec votre
GPS ? ». « On sait pas, il nous dit alatoul, on va tout droit,
Yémin, on va à droite, chemal, on va à
gauche… ». « Et vous croyez que vous allez aller loin
avec ? ».
Un peu déçus de n’avoir rien trouvé à l’école, il
repartent « De-scen-dez- yémin-et-a-latoul ». Il descendent la
grand-rue, les yeux rivés sur l’écran qui affiche le plan du quartier. Il
croisent le marchand de pain sur son vélo avec son large plateau de bois de palme
tressé sur la tête chargé de ses galettes. Il évite les trous et garde son
équilibre comme s’il était sur deux roues à coussin d’air. Même pas tombé.
« Passez-le-grand-portail-vert-et-descendez-la-route-jusqu’à-la-maison-yémin ». « Vous nous rapportez
la lumière, les enfants ? » dit une femme en blouse bleu de travail
avec un grand sourire, les mains sales sur les hanches. « Qu’est ce que
vous cherchez ? ». « On sait pas, mais vous faites
quoi ? ». « Rien pour l’instant, parce qu’on ne voit plus clair.
Vous voyez, les papiers que vous réunissez en triant les poubelles, nous on les
récupère, on les broie, on les trempe dans de l’eau mélangée à une espèces de
colle. Ensuite on passe dans cette eau un cadre de bois sur lequel il y a un
grillage très fin et cette pâte qui s’accroche au grillage ensuite sèche pour
donner une feuille de papier. C’est du papier recyclé, mais vous voyez, il est
très épais. On y met des broderies, ou on en fait des carnets à secrets, les
riches adorent ça. Alors on leur vend très cher et ils sont contents et nous
aussi ». « Ah, bon… »
« Il-ne-
faut-pas-perdre-de-temps-re-montez-la-rue-et-yémin ». Ils repartent sous les
ordres de la voix inexpressive du gépéhesse . « A-la-toul-yémin-a-tten-tion-à-la-flaque-d’eau-elle-cache-un-grand-trou ».
Ils arrivent devant un bâtiment tout neuf. « montez-les-dix-marches ».
Ils montent et sœur Takla les attend en haut. « Tiens ! Georges et
Myriam ! Qu’est-ce-que vous cherchez? ». « On sait pas,
c’est notre jeu qui parle qui nous a amené là. Il n’y a personne
ici ? ». « Ben, c’est pas encore fini. Il nous manque encore un
peu d’argent et l’autorisation du gouvernement pour ouvrir la crèche. Bientôt,
les femmes du Mokatam pourront amener leur bébé pour aller travailler. Et puis
il y aura beaucoup d’autres activités pour les femmes. En Europe, ils disent
que c’est pour les libérer…Mais elles pourront venir pour parler ensemble, pour
dire leur problème. Les hommes aiment pas trop, mais un jour, la maison sera
pleine ! ».
« Re-pa-rtez-yémin-et-après-cent-mètres-ala-toul ». A la prochaine halte, c’est le jardinier qui les accueille.
« Ah enfin des enfants qui viennent voir mes arbres !». Sous la
falaise qui toujours menace de tomber, au bout de ce quartier sombre, un grand
espace ouvert qui petit à petit devient vert. Là, tout a été nettoyé, pas un
déchet, pas un sac plastique. Les plantes ce soir sont éclairées par le clair
de lune. Le jardinier qui s’est arrêté d’arroser faute d’électricité les emmène
voir les cyprès des indes, les hibiscus du Canada et les mimosa d’argentine.
« Pourquoi, vous ne venez pas jouer au foot avec les autres, le terrain
vous attend ? ». « C’est que, nous on doit travailler après
l’école, monsieur le jardinier ». « Venez le vendredi avec vos parents,
alors ? Je leur montrerai comment planter des légumes». « On a
pas le temps, monsieur le jardinier, il faut qu’on y aille ».
« Prenez-la-ruelle-et-chemal-en-montant ».
Ils remontent la rue et s’accrochent à la carriole
du marchand de légumes tirée par un cheval coiffé comme pour la parade. Les
carottes sont alignées à côté des choux fleurs dans un ordre parfait qui
contraste avec la route de terre trouée qui fait se brinquebaler l’attelage.
« Une carotte les enfants ?». « On est pas des
lapins ! » crient-ils en se sauvant en courant, l’oreille collée au
gépéhesse pour ne pas perdre leur direction.
« Deu-xième-maison-chemal, so-nnez-fort ». « Eh ?
qu’est-ce-que vous voulez les enfants ? C’est pas l’heure d’être dans la
rue, il faut rentrer chez vous, votre Maman va être inquiète ! ».
« Bonsoir, Sœur Sarah, c’est notre machine qui nous a dit de frapper à
votre porte, mais on sait pas pourquoi ». « C’est quoi cette machine,
elle parle ? ». « Elle nous dit alatoul, Yémin, chemal. On est
allé à l’école, à l’APE, à la maison des femmes, au jardin derrière et on a
rencontré plein de gens. Ils étaient tous dans le noir, comme ici ».
« C’est comme si c’était votre étoile alors ? Et bien suivez là et
finie l’affaire ! »
« Che-mal-sur-dix-mètres-et-porte-yémin-a-ppuyez-sur-le-bou-ton-ur-gence ». C’est un grand bâtiment
carré, tapissé de carreaux rouges, jaunes, et bleus. « Qu’est ce que vous
cherchez ? » leur demande sœur Anastasia en blouse banche, « où
est ce que vous avez mal ? ». « Non, non, on a pas mal, c’est
notre machine qui nous a dit de venir là. ». « Elle a mal, votre
machine ? un bobo ? une jambe cassée ? mal à la
tête ? ». « Qua-ye-ssa-chou-kran, ham-dou-lilé* ». Un veille homme en
galabeya sort de l’ascenseur sur un fauteuil roulant. « Merci, sœur
Anastasia, je reviens mardi ». « Comment il fait pour marcher sans
électricité votre ascenseur ? ». « Les gens de Monaco nous ont
payé le groupe électrogène, alors même quand le quartier est dans le noir, on
peut soigner les gens. Si vous n’avez pas mal, alors partez vite, il y a
du monde qui m’attend ! ». Et sœur Anastasia rentre vite dans le
bâtiment retrouver ses vrais malades.
« Re-mon-tez-yé-min-alatoul-puis-a-près-cent-mètres-che-mal-puis-yémin-chémal-a-latoul ». « Tu es sur qu’on ne
s’est pas perdu ? » demande Myriam, « c’est tout noir, on y voit
rien », « attention au tas de ferraille, tu vas te faire mal. ».
Les deux enfants, sous les ordres de la machine continuent à naviguer dans les
ruelles, entre les poubelles éventrées, les pick up en panne et les animaux en
liberté, porcs, chiens et poules à la bourre.
« Yé-min-vous-ê-tes-a-rrivés ». Et là, les enfants
découvrent sur un tas d’immondices, faiblement éclairés par quelques bougies,
le pauvre âne qui a parcouru le Caire toute la journée chargé de poubelles, le
veau qui nourrira tout le quartier à la prochaine fête, une jeune femme et un
homme, assis l’un contre l’autre, réchauffant leur bébé qui vient de naître. Le
GPS s’arrête sur un dernier bip et les enfants impressionnés par ce spectacle
déplacé, s’assoient sur un fauteuil défoncé et regardent l’homme et la femme
admirer leur enfant.
Tous les habitants du Mokatam, avertis par soeur
Sarah, sont arrivés sur les lieux à la suite de Myriam et Georges.
L’électricité n’est pas revenue dans le quartier mais les bougies et les yeux
de tous ces gens suffisent à éclairer le tableau et à réchauffer leur cœur.
On dirait Noël, chuchotent ensemble les deux
enfants.
Stéphane Griffiths
Le Caire, 8 décembre 2006